Un crime contre la mémoire ? Lundi 25 janvier 1993, Massacre de Fréau Jardin : plusieurs dizaines de morts, selon les organisations des droits du Togo. Plusieurs dizaines, sans doute. Mais en réalité, personne n’est encore en mesure de dire exactement le nombre de personnes massacrées en direct en présence dans le pays des ministres de la coopération allemand et français, Marcel Debarge et Helmut Schäfer. En pleine journée.
Qui, quoi, comment et pourquoi Fréau Jardin ? Personne ne le sait. Aucune investigation sérieuse n’est véritablement menée et aboutie. Les parents des victimes, trouvées ou disparues, ne connaissent pas le nom des exécutants de la mort violente de leurs proches. Même s’ils savent le nom de celui qui détenait la « clé de l’insécurité » dans le pays. Pire, plusieurs auteurs et des commanditaires de l’un des assassinats politiques de masse qui ont marqué le douloureux processus démocratique au Togo, circulent totalement dans l’impunité.
19 ans que cela dure. Qui, quoi, comment et pourquoi Fréau Jardin, disons-nous ? Tout dernièrement, lors d’une session de la Commission Vérité Justice Réconciliation (CVJR), il y a eu une espèce d’éclairage apporté par les protagonistes de l’affaire. Les versions des différents acteurs politiques de l’époque, tant de l’opposition que du pouvoir du RPT, du juge … accréditent la thèse que les éléments des forces armées togolaises ou de la police sont les auteurs du massacre. Quant au commanditaire, on cherche encore ou on refuse de chercher ou on ne se pose carrément pas la question.
En janvier 1993, le Togo entame son troisième mois de grève générale illimitée lancée par des syndicats appuyés par l’opposition, suite à la séquestration et le passage à tabac des Hauts-conseillers de la République, parlement de la Transition, par les forces armées togolaises le 22 octobre 1992. L’opposition attendait de cette grève, la démission du général Eyadema, la fin du régime du RPT. Malgré la grève, beaucoup de choses se passent dans les coulisses : l’opposition et le pouvoir maintiennent un tantinet le contact. A l’extérieur, la France et l’Allemagne, « ex-colonisateurs » du pays veulent amener les parties à la table des négociations. C’est la raison de la visite des ministres de la coopération Helmut Schäfer et Marcel Debarge. Pour mettre un peu plus de pression sur le pouvoir et montrer aux visiteurs la réalité de la volonté populaire de changement, l’opposition appelle à un meeting qui devait initialement avoir pour cadre le Palais des Congrès de Lomé, et non Fréau Jardin.
Durant les audiences de la CVJR, la question persistante dans les débats, est de savoir qui savait et n’a pas empêché les massacres. Les versions des différents protagonistes tendent à mettre judicieusement en cause Agbéyomé Kodjo, ministre de l’intérieur à l’époque. Aujourd’hui passé dans l’opposition, M. Agbéyomé Kodjo affirme avoir mis en garde le professeur Léopold Gnininvi, Secrétaire général de la CDPA, des préparatifs du commando de la mort et lui avoir demandé d’annuler la manifestation et que ce dernier a refusé. Une affirmation nuancée par le Secrétaire général de la CDPA qui déclare n’avoir été informé que dans les dernières minutes du début de la manifestation. Il avait d’ailleurs demandé à Agbéyomé Kodjo d’user de son autorité en tant que ministre de l’Intérieur pour arrêter le commando. D’autres versions, notamment celles d’un dirigeant du RPT et de Bassirou Ayeva, coordinateur du MO5 à l’époque, renforcent la thèse que Agbéyomé Kodjo, ancien bras droit d’Eyadema, savait et n’a rien fait pour empêcher les massacres. Lors de son témoignage à la CVJR, le juge Abdoulaye Yaya, qui a ‘enquêté’ sur l’affaire, avait donné à savoir sur le trouble du ministre de l’intérieur au moment des investigations. Selon le juge, il était facile de connaître « le commando rouge » qui a perpétré les massacres.
Qui, quoi, comment et pourquoi Fréau Jardin ? Qui pouvait et n’a pas empêché ? La vérité tarde encore à surgir, même si avec les différents témoignages à la CVJR, on peut se risquer de pronostiquer sur qui savait et pouvait empêcher le massacre des citoyens aujourd’hui oubliés. Le 30 janvier est une autre date de douloureux souvenirs: commémorons nos martyrs.
( www.mo5-togo.com )
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