Togo : L’opposition redoute la politique du fait accompli (Le Soir, mardi 8/02/05 )
Les prestations conjointes de l’Union Africaine, par la voix de son président Alpha Omar Konaré, et de l’Union européenne, par la voix de Javier Solana et de Louis Michel n’y ont rien changé : Faure Gnassingbé, le fils du président Gnassingbé Eyadéma a bel et bien prêté serment à Lomé dans un quartier présidentiel quadrillé par l’armée et la police.
La population elle, avait accueilli avec une relative indifférence ce changement, se rappelant peut-être qu’au début des années 90, le pays avait été la proie de troubles violents, où la répression avait fait des dizaines de morts. De nombreux cadavres avaient alors été largués en mer et leur réapparition avait suscité un scandale international.
Exilé en Belgique, Eloi Koussawo, leader du MO5 (Mouvement patriotique du 5 octobre qui avait mené les manifestations des années 90) redoute la « politique du fait accompli ». Il relève que la communauté internationale a été prise de court par la légalisation expéditive d’un choix opéré par l’armée, et redoute que les sanctions prévues ne soient guère suivies d’effet. En effet, c’est en 1993 déjà que le Togo avait dû faire face à des sanctions décrétées par l’Union européenne pour cause de « déficit démocratique », ce qui avait contribué à fragiliser une économie fondée sur les ressources du phosphate, du café et du cacao. En novembre 2004 cependant l’Union européenne avait partiellement décidé de normaliser ses relations avec le Togo, récompensant ainsi une relative ouverture à l’opposition.
Au cours des dernières années, dans une région subissant les contrecoups de la crise en Côte d’Ivoire, la relative stabilité du Togo avait été appréciée par les investisseurs étrangers tandis que le port de Lomé prenait de l’importance. Le président Eyadéma, apparaissant de plus en plus comme le dernier des « dinosaures » allié de la France, avait d’ailleurs tenté une médiation dans la crise ivoirienne, mais il avait été supplanté par la suite par le Ghana.
Sommet extraordinaire
Eloi Koussawo redoute que cette « stabilité » soit l’un des arguments brandis pour accepter le fait accompli, une fois estompées les premières critiques. L’évolution du Togo représente cependant un défi pour la jeune Union africaine, qui assure ne plus accepter de prise de pouvoir non conforme à la constitution. M. Konaré, au nom de l’Union africaine, a déclaré que « l’Union africaine devra contribuer à l’ouverture du jeu politique pour que les élections soient transparentes et sans exclusive ».
Sur sa proposition, les chefs d’Etat de la communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) se rencontreront en un sommet extraordinaire consacré au Togo, qui sera organisé à Niamey ce mercredi.
« C’est une fois encore, la France qui fera la différence » estime Eloi Koussawo, relevant que si Quai d’Orsay rejoint la position de l’Union européenne, le président Chirac pour sa part s’est déclaré « un ami personnel » du président défunt. Ce qui incite l’opposition togolaise à redouter que la succession, aussi rondement menée, ait été sinon inspirée, du moins approuvée par la France…
Même si l’opposition togolaise annonce qu’elle organisera des opérations ville morte et s’opposera à la nomination de Faure Eyadéma, Lomé, vingt-quatre heures après une succession contestée, était calme. Les frontières avaient été rouvertes.
Selon un communiqué, le gouvernement togolais a interdit toute manifestation de rue durant la période consacrée au deuil national et aux abords du campus universitaire des barricades dressées ont été rapidement dégagées par les forces de l’ordre.
La succession du défunt ayant été assurée, fût-ce de manière expéditive, les autorités s’emploient désormais à organiser les obsèques du président défunt, qui doivent se tenir à Pya, son village natal en pays Kabyè.
Une cérémonie dont la solennité sera certainement à la hauteur de la durée du règne de l’un des plus anciens despotes africains : c’est en 1967, à la faveur d’un coup d’Etat, que Gnassingbé Eyadéma, contemporain de Houphouet Boigny et de Mobutu, était arrivé au pouvoir.
Colette BRAECKMAN
(Journal LE SOIR, mardi 8 février 2005)
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Togo : Tollé africain contre le putsch constitutionnel à Lomé (Le Soir, 09/02/05)
Le tour de passe-passe constitutionnel n’a pas suffi : malgré la prestation de serment express du fils du président Eyadéma, après modification en hâte de la loi constitutionnelle, la reconnaissance internationale ne suit pas.
L’Union africaine a dénoncé la situation au Togo comme un coup d’Etat et menace d’imposer des sanctions si l’ordre constitutionnel n’est pas rapidement rétabli. Au Nigéria, le Ministre des Affaires étrangères a qualifié la succession d’ « illégale et inacceptable », et la communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest a convoqué d’urgence un sommet à Niamey consacré au Togo.
Le conseil de la francophonie doit lui aussi se prononcer et à Bruxelles, au nom de l’Union européenne, le commissaire Louis Michel a déclaré que « ces questions sur l’armée et la démocratie n’allaient pas faciliter une normalisation rapide ». Les négociations entre le Togo et l’Union européenne venaient de reprendre, après avoir été suspendues depuis 1993 pour cause de « déficit démocratique ».
Face au tollé que suscite l’ « entourloupe » togolaise, peut-on se demander si les temps ont réellement changé ? Au delà des condamnations verbales, c’est la réaction de la France qui devrait réellement donner le ton.
Les premières déclarations du président Chirac, assurant qu’il avait perdu un ami personnel, ont été rapidement tempérées par des prises de position plus prudentes : l’Elysée a rappelé officiellement qu’il fallait s’en tenir au respect de la constitution tandis que le Quai d’Orsay précisait que le Togo devait retrouver la voie de la légalité et que les Togolais devaient décider qui sera leur prochain président et quand.
De nombreux opposants estiment cependant que la France, qui dispose de quelque 500 militaires basés autour de l’aéroport de Lomé, (en principe pour protéger 2500 ressortissants français, dont 750 franco-togolais) a consenti sinon aidé à la préparation menant au pouvoir le fils du président Eyadéma. La vigueur des réactions africaines et internationales et le succès des opérations Ville Morte sur le terrain, pourraient peut-être amener Paris à plus de rigueur démocratique. C’est ainsi que Gilchrist Olympio, le principal opposant à Eyadéma père puis fils nous a déclaré par téléphone : « M. De Bonnecorse chargé de l’Afrique à l’Elysée, m’a, pour la première fois, invité à venir le voir ce jeudi ».
Pour Gilchrist Olympio, l’accession au pouvoir de Faure Gnassingbé Eyadéma est plus un « coup d’Etat militaire » qu’une manipulation constitutionnelle : « Les militaires auteurs de ce coup appartiennent à l’ethnie Kabyè, celle du président défunt et ils craignent de perdre leur position dominante dans l’armée. Il s’agit aussi, poursuit M. Olympio, d’un conflit de génération : les partisans d’Eyadéma se recrutent parmi les militaires peu éduqués, mais il est d’autres officiers, plus jeunes, plus instruits qui voient les choses autrement… » Spéculant peut-être sur un retournement au sein de l’armée, l’opposant se veut très prudent et se contente d’appeler la population à des manifestations non violentes : « Circulez comme si de rien n’était, mais ne vous présentez pas au travail… »
Pour contrer de tels appels, les autorités togolaises ont fermé les frontières et surtout coupé toutes les radios émettant en fréquence modulée, y compris les stations internationales, et radio France internationale a annoncé que son envoyé spécial avait été interdit d’entrée.
Gilchrist Olympio, plusieurs fois condamné à mort par contumace, avait été blessé en 1992 dans un attentat au Togo, et en janvier 1963, le président défunt Gnassingbé Eyadéma avait ativement participé au renversement du premier président du Togo, Sylvanus Olympio, père de Gilchrist.
Aujourd’hui M. Olympio souhaite que les élections libres et transparentes puissent être organisées prochainement, mais il espère aussi une modification de la loi électorale, qui exclut pratiquement tous les Togolais en exil.
Colette BRAECKMAN
(Journal LE SOIR, mercredi 09 février 2005 ).
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